Tout en haut de la montagne, là où les sapins portent de gros bonnets de neige, il y avait un petit village qui s'appelait Neivelmont.
Et dans ce village vivait un petit âne pas comme les autres.
Il s'appelait Harmel. Il avait un pelage tout gris, des oreilles très très longues, et de grands cils doux qui battaient quand il rêvait. Et il rêvait beaucoup, ce petit âne.
Mais Harmel avait un secret. Un secret tout triste : il ne savait pas braire.
Vous savez, un âne, d'habitude, il fait : HI HAN ! très fort, très tôt le matin.
— HI HAN ! criait l'oie Gertrude en se moquant.
— HI HAN ! criait la pie Pivoine (qui répétait toujours tout de travers).
— HI HAN ! HAAAN ! hurlaient les chèvres.
Mais Harmel, lui, il ouvrait grand sa bouche, il gonflait sa poitrine, il prenait tout son courage…
et il ne sortait qu'un tout petit son tout doux, tout bas :
Hmmmm…
Un petit murmure, comme le vent sous la porte.
— Un âne qui ne sait pas braire, soupirait Harmel, à quoi est-ce que je sers ?
Et les grenouilles de la mare répondaient : « Croa. » Ça ne voulait rien dire, mais ça faisait de la compagnie.
Chapitre 2
La cloche qui ne sonne plus
Dans le village de Neivelmont, il y avait une grande tradition, une très vieille histoire.
Chaque soir de Noël, le père Ambroise, le monsieur le plus vieux du village, montait dans le clocher et faisait sonner la grande cloche, trois fois :
Ding… ding… ding…
Le premier « ding » disait : « Le village est là ! »
Le deuxième « ding » disait : « On vous attend ! »
Et le troisième « ding » disait : « Courage, on vient vous chercher ! »
Grâce à la cloche, personne ne s'était jamais perdu dans la neige, le soir de Noël. Personne !
Ni le marchand de soupe, ni la famille en visite, ni même le facteur qui se perdait tout le temps.
Mais cette année-là, oh là là, quelle catastrophe !
Le père Ambroise était malade, très enrhumé. Et la grande cloche était toute gelée, raide, figée, avec de grands glaçons pendus dessous. On la poussa, on la frotta, on lui dit : « Sonne, s'il te plaît, ce soir c'est Noël ! »
Rien. Pas un petit tintement.
— La cloche ne sonnera pas, dit le maire, tout pâle. Priez pour que personne ne soit dehors cette nuit.
Et justement, cette nuit-là, une grande tempête est arrivée sur la montagne. La neige tombait, tombait, tombait. On ne voyait plus sa main devant son nez.
Chapitre 3
La fuite dans la neige
Ce soir-là, Harmel était bien triste. Les autres animaux s'étaient encore moqués de lui :
— Un âne silencieux ! gloussait Gertrude. On ne t'entend même pas !
Alors Harmel, le cœur tout gros, poussa la barrière du pré avec son museau, et il partit dans la tempête, tout seul, les oreilles penchées.
La neige craquait sous ses sabots. Crac, crac, crac. Le vent hurlait dans les sapins. Wouuuuh !
Et tout à coup… il s'arrêta net. Une oreille en l'air.
Il avait entendu quelque chose. De toutes petites voix, très loin, dans la tempête !
— Une chandelle ! Une chandelle qui fuit !
— Une chandelle ? Mais qu'est-ce que ça veut dire ?
Sur la branche d'un sapin, il y avait Pivoine, la pie bavarde, accrochée à deux pattes et au bec.
— Pivoine ! Tu as entendu ?
— Ils ont dit « asperges » !
— Asperges ?
— Enfin, quelque chose qui se mange ! Qu'est-ce que je veux dire… c'est qu'il y a quelqu'un là-bas, dans la neige. Quelqu'un qui a froid.
Harmel écouta encore. Oui. Des gens. Perdus. Et la cloche ne sonnait pas.
— On va les chercher, dit Harmel. C'est la nuit de Noël. On ne laisse personne dans la neige, la nuit de Noël.
Et le petit âne qui ne savait pas braire gonfla sa poitrine de vent, de neige et de courage, et il partit dans le blanc.
Chapitre 4
Le murmure magique
Il y a une chose que personne ne savait, même pas Harmel. C'est le secret des montagnes, écoutez bien :
La neige, elle mange les bruits. Elle mange les cloches : Ding !… étouffé. Elle mange les cris : Aaaah !… étouffé.
Mais les sons graves et tout doux, eux, ils passent SOUS la tempête, comme des poissons sous l'eau. Glisse, glisse… et ils vont très loin.
Et le murmure de Harmel, c'était justement le plus grave et le plus doux des sons du monde.
Alors Harmel ouvrit la bouche et il laissa sortir son petit murmure :
Hmmmm…
Le son roula sur la neige, glissa le long de la pente, contourna les sapins, et alla se poser, tout chaud, dans les oreilles gelées des voyageurs perdus.
Au loin, une lanterne s'arrêta. Une voix cria :
— Vous entendez ? Quelque chose nous appelle ! C'est plus doux que la cloche ! Suivez ce son !
— Papa, dit une petite voix, on dirait que la montagne chante !
Et Harmel se mit en marche. À chaque pas, ses sabots laissaient dans la neige des empreintes très bizarres : des empreintes en forme d'étoiles ! De petites étoiles à quatre branches, bien nettes.
C'est que le vieux forgeron, autrefois, avait forgé ses fers sur un moule à glaçons de Noël, sans faire exprès. Depuis, sur la neige, Harmel écrivait des étoiles.
— La neige étouffe les cloches, murmura Pivoine sur son dos, mais pas les cœurs !
— Qu'est-ce que tu dis ?
— La neige avale les carottes, mais pas les bonbons !
— Pivoine !
— Enfin, quelque chose comme ça. Continue, Harmel. Tu chantes mieux que la cloche, toi.
Harmel baissa ses grandes oreilles, tout gêné. Mieux que la cloche, lui ? Un petit âne qui ne savait même pas dire HI HAN ?
Et Harmel avança. Un pas, une étoile. Un pas, une étoile. Derrière lui, la neige brillait comme un ciel à l'envers.
Chapitre 5
Le vieux traîneau
Bientôt, Harmel vit les voyageurs : une famille entière, perdue dans la neige. Un papa qui portait un bébé tout emmailloté, une grand-mère avec son grand parapluie, une petite fille au bonnet rouge, et son petit frère qui pleurait, fatigué.
Le papa tirait un traîneau chargé de malles et de cadeaux, très très lourd. Le cheval qui le tirait s'était sauvé, effrayé par la tempête.
— On n'arrivera jamais à tout porter jusqu'au village, dit le papa, tout essoufflé.
Harmel n'hésita pas une seconde. Il poussa doucement le traîneau avec son museau, et il se mit devant, entre les brancards, comme les grands chevaux.
— Un âne ! s'écria la petite fille au bonnet rouge. Papa, regarde ! Un âne tout gris ! Et il laisse des étoiles dans la neige !
— C'est un signe, murmura la grand-mère. La nuit de Noël, les animaux parlent à ceux qui ont froid.
— C'est lui qui faisait « Hmmmm », dit le petit garçon, qui ne pleurait plus.
Il tendit sa petite main toute froide et caressa le museau de Harmel. C'était doux. C'était chaud.
— Tu nous emmènes au village, dis ?
Harmel ne savait pas parler, bien sûr. Mais il fit un petit « Hmmmm », et ça voulait dire oui.
Pivoine, elle, avait tout compris de travers :
— Il a dit qu'il voulait une tartine !
Et Harmel tira de toutes ses forces. Le traîneau cria sur la neige : cric, crac… puis il glissa, tout doux. Pivoine volait devant en criant des encouragements de travers :
— Encore un effort, les huîtres ! Serrez à gauche, la balle de linge !
Et tout au long du chemin, Harmel faisait sa berceuse :
Hmmmm… Hmmmm… Hmmmm…
Alors, dans le village, une fenêtre s'alluma. Puis une autre. Puis encore une autre. Car les gens avaient senti passer ce son étrange et chaud, comme une caresse sous la porte, et chacun se disait : « Ce n'est pas la cloche. Ça, c'est plus doux que la cloche. »
Chapitre 6
La nuit où l'on entend les petits sons
C'est la vieille Célestine qui comprit la première, car c'était elle qui écoutait le mieux les silences.
— Le petit âne ! s'écria-t-elle. Il ramène quelqu'un ! Tous dehors, avec des lanternes !
Le maire sortit en pyjama, son écharpe tricolore enfilée par-dessus. Et même l'oie Gertrude, celle qui se moquait toujours de Harmel, passa le bec par la porte de l'étable.
— Un petit âne ? Quel petit âne ? grogna-t-elle.
— Le tien, ma vieille ! Celui qui ne fait pas de bruit ! répondit Célestine.
Gertrude ne trouva rien à répondre. Pour une fois !
Et tout le village sortit dans la neige, avec des lanternes, des couvertures, et une grande marmite de soupe fumante qui sentait très très bon.
Une rivière de lumières descendit la pente au-devant de Harmel.
La famille perdue entra dans la lumière comme on entre dans un rêve. On prit le bébé dans les bras chauds, on couvrit la grand-mère, on donna aux enfants du lait chaud avec du miel.
Et l'aubergiste ouvrit sa grande maison :
— Ce soir, tout le monde est de la famille ! C'est le règlement. C'est écrit nulle part, mais c'est le règlement !
Quant à Harmel, il était épuisé, tout couvert de neige, les oreilles givrées et le cœur tout chaud. La petite fille au bonnet rouge s'approcha de lui. Elle enleva son écharpe rouge, et elle la lui noua autour du cou, doucement, comme on met un collier à un prince.
— Merci, murmura-t-elle. Tu es le plus beau des ânes, même si tu ne cries pas fort. Ce soir, tu étais notre cloche.
Et Pivoine se gonfla sur un tas de bois et déclara devant tout le monde :
— Mesdames et messieurs ! Je vous présente… le grand chanteur d'opéra !
— Non, dit le père Ambroise, tout emmitouflé dans ses trois écharpes. Ce petit âne fait mieux que la trompette, mieux que la cloche. Il fait le silence qui sauve. On l'appellera le murmure de Noël.
Chapitre 7
Le matin de Noël
Au matin de Noël, le soleil s'est levé sur un monde tout blanc, tout blanc, tout blanc. Et il faisait si silencieux qu'on entendait presque la neige briller.
Dans les maisons, les enfants ont couru au sapin. Et dans chaque soulier, ils ont trouvé un petit papier écrit par le père Ambroise :
« Cette nuit, une famille a été sauvée par quelqu'un qui ne faisait aucun bruit. Les vrais héros ne font pas toujours de bruit. Va le remercier au pré. Il aime les carottes. »
Alors les enfants de Neivelmont, en file, du plus grand au plus petit, sont allés dans la neige, chacun avec une carotte, une pomme, ou un bout de pain d'épice.
Et là, ils ont vu un petit âne gris endormi dans la paille, une écharpe rouge autour du cou, une pie qui ronflait sur son dos (et qui disait en dormant : « hi houx… ni hann… »), et des petites étoiles tout autour de lui sur la neige, comme un ciel tombé doucement pendant la nuit.
— Comment il s'appelle ? demanda un petit garçon.
Et le père Ambroise répondit :
— Harmel. Et retenez bien, les enfants : ce que l'on croit être notre plus grand défaut est souvent notre plus beau don. Noël, c'est la nuit où l'on entend enfin ceux qui ne font pas de bruit.
Harmel ouvrit un œil, puis l'autre. Il vit les enfants, les carottes, le soleil sur la neige, son écharpe rouge. Et dans son cœur d'âne, qui était grand comme une étable, il pensa très fort :
« Je ne sais pas braire. Mais je sais murmurer. Et mon murmure, c'est le plus doux de la montagne. C'est déjà beaucoup. »
Et depuis ce Noël-là, à Neivelmont, quand tombe la première neige, les enfants écoutent très fort les petits sons doux.
Car ils le savent : la neige étouffe les cloches…
…mais pas les cœurs.
✨ FIN ✨
🎵 La comptine de Harmel
Sur l'air de « Mon beau sapin »
Hmmmm, Hmmmm, chante tout bas,
La neige écoute, n'entend pas.
Un petit son, tout doux, tout chaud,
C'est mon cœur qui dit : « Il fait beau. »
Hmmmm, Hmmmm, ne crains rien,
Le silence fait du bien.
Un murmure dans la nuit,
C'est Noël qui te sourit.
🥣 La soupe de Noël de Neivelmont
Ingrédients (pour 4 personnes) :
4 carottes
3 pommes de terre
1 oignon
1 bouillon cube
1 cuillère de miel
De l'eau
Recette :
Demande à un adulte de couper les légumes.
Mets tout dans une grande casserole.
Couvre d'eau et fais cuire 30 minutes.
Ajoute le miel, mélange.
Sers bien chaud, avec du pain.
Comme l'aubergiste : « Ce soir, tout le monde est de la famille ! »
⭐ Le jeu des étoiles
Harmel laisse des empreintes en forme d'étoiles dans la neige.
Retrouve les 10 étoiles cachées dans les illustrations de ce livre !
Indice : elles sont toujours à quatre branches, et elles scintillent.
Et maintenant, à toi de murmurer !
Ferme les yeux, et fais le plus petit son du monde :
Hmmmm…
Est-ce que quelqu'un t'a entendu ?
Chut… La neige écoute.